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Jean-Paul Sartre et les aspirations autonomistes des peuples: une voie vers le fédéralisme?


Rémi Mogenet




On a de Jean-Paul Sartre une vision académique qui donne volontiers l'impression qu'il défendait banalement le communisme et l'athéisme, mais il était bien plus subtil et bien plus ambigu, bien trop grand pour être limité à cette image convenue. Sous bien des rapports il démontait les mythes sur lesquels reposait la politique nationale ou la science d'État, et en bien des endroits il a suggéré qu'une substance insaisissable était la vraie âme du monde. Il avait une pensée bien plus proche d'André Breton, par exemple, que ne le laissait supposer son style plus classique. Fréquemment plus hardi que Michel Houellebecq dans la satire des illusions officielles, il est allé, à la suite de Jean-Jacques Rousseau, jusqu'à contester le modèle jacobin et centralisé que, de son propre aveu, même les communistes ne pouvaient remettre en cause, trop profondément éduqués à la légende nationale. Dans Situations, X, en particulier, il a tout compris, à cet égard, tout vu.




L'occasion était un procès, dans l'Espagne de Franco, fait à des indépendantistes basques. À la suite de Gisèle Halimi, Sartre décide de les défendre. Il s'en prend au mythe de l'unité nationale dans divers pays, à commencer par la France. Il défend les Bretons qui veulent l'autonomie, et de même l'Occitanie, l'Alsace, évoque même l'Ukraine accablée par l'Union soviétique. Il rejette l'idée que les régionalistes puissent être des féodalistes ou des fascistes cachés, mais assimile leurs idéaux à de vraies aspirations populaires, combattues par une bourgeoisie qui a inventé l'État-Nation pour servir ses intérêts. Et qui, sous ce rapport, n'a fait que continuer l'œuvre de la monarchie, à laquelle la Révolution n'a rien changé. La classe dirigeante, dit-il en substance, a inventé le mythe de la nation unie, et s'est servie de l'école pour l'imposer, créant l'idée de « la perfection de notre langue et de l'universalité de notre culture ». Sartre n'y croit pas : pourfendeur de la pensée magique là où elle sévit le plus, il se garde d'attaquer l'animisme, l'ésotérisme, le régionalisme, comme le font les philosophes d'État ordinaires. Ce qu'il attaque, c'est d'abord l'invention de la république bourgeoise, la nation unitaire et idéale. Elle n'est pas si réelle, dit-il. Et ce qui anime le Breton autonomiste n'a pas pour cause le diable qui lui susurre, à l'oreille, le séparatisme et le repli sur soi, mais la décolonisation sous la pression de la guerre froide : les deux blocs, américain et soviétique, relativisent l'idée nationale dans les anciens empires d'Europe, les Bretons ne font que subir l'onde de choc de la guerre d'Algérie.



Ce qui est dit là de Sartre est intéressant. Et de toute façon, je ne peux en juger autrement que ce qui me reste du lycée.

Une remarquable lucidité, acérée et sans concession, qui rappelle à maints égards Rudolf Steiner contestant l'État unitaire et centralisé - ou la Nation, comme base juridique pour la constitution de corps politiques progressistes et modernes. On l'a dit inconsciemment héritier de l'empire d'Autriche, multiculturel et multilingue ; c'est possible. Mais cela va plus loin. On méconnaît toute une école de pensée universaliste au sens vrai, qui ne voulait pas poser un modèle national comme parfait et le répandre par la force ou par la ruse, mais qui entendait cesser d'attribuer à la nation la base légale absolue, et qui cherchait à créer une république universelle fédérale, dont le ressort serait l'amour du prochain dans sa différence et sa spécificité. Je vais encore choquer les anthroposophes qui veulent différencier radicalement l'anthroposophie du catholicisme, mais c'est un fait que, pour ce qui est de la politique, la pensée de Rudolf Steiner rappelait celle de l'Église catholique universaliste qui réclamait une constitution chrétienne pour l'humanité entière, et que les nations ne soient plus considérées que comme des couleurs distinctes dans l'ensemble fondu, des nappes diversement teintées. Un évêque savoyard a décrit un tel futur : Louis Rendu, chef du diocèse d'Annecy vers 1850. Dans une Lettre au roi de Prusse de trois cents pages qu'il publie en 1848, il explique que la Providence est en train d'unir l'humanité par le biais de la technologie, et qu'une voix parle en elle qui la fait regarder vers l'avenir et motive son désir de progrès. Il réclame seulement, à la façon de Victor Hugo, que cette évolution soit également spirituelle et politique, et qu'on se tourne vers l'idée d'une république catholique universelle.

C'est vrai que le portrait fait de Sartre se laisse comparer sur des aspects à celui de Steiner. Mais quand même vraiment très superficiellement. Les problèmes commencent lorsqu'on assimile sa contestation de l'État unitaire à celle d'un état centralisé et deviennent même un complexe de problèmes lorsqu'on ajoute à cette association déjà problématique le concept de nation comme quasi synonyme. C'est vrai, comme " base juridique pour la constitution de corps politiques progressistes et modernes" on est mal parti.

Steiner est effectivement un "héritier" de l'ancienne Autriche, mais pas en tant de continuateur, plutôt en ce qu'il cherche à surmonter les impossibilités qu'il a observée.

On peut, comme l'auteur le fait, assimiler RS à "une pensée universaliste au sens vrai, qui ne voulait pas poser un modèle national comme parfait et le répandre par la force ou par la ruse, mais qui entendait cesser d'attribuer à la nation la base légale absolue" mais quand il est question de " créer une république universelle fédérale" on se trompe soit sur le sens des mots, soit sur les moyens à employer dans la réalité.

Quand ensuite vient l'assimilation (même seulement quand à des intentions) de réclamer "une constitution chrétienne pour l'humanité entière", on aimerait quand même que soit faite l'une ou l'autre référence à un passage explicite de l’œuvre, tant l'universalisme de RS surmonte justement le problèmes beaucoup plus profond et ancien de la "juricisation" de la vie spirituelle et religieuse par l'église catholique romaine lors de son passage d'Orient en Occident, tout comme d'ailleurs le dualisme corps âme par mise de côté de l'esprit dans la conception de la constitution humaine lors d'un concile à Constantinople dans les années 800.


Un aspect m'a cependant intrigué c'est cette lettre au roi de Prusse ("bête noire" de l'Allemagne non pangermaniste que défend Steiner) qui parlerait d'accompagner spirituellement et politiquement l'unification de l'humanité par la technologie naissante. Il y a donc eu un évêque savoyard qui au moins voyait loin. Intéressant. Le thème est aussi chez RS , mais il le développe avec bien d'autres préoccupations. Non seulement RS n'a jamais présenté de manière positive une république catholique universelle bien qu’évidemment pour lui le Christ est bien là pour (ou plutôt disponible à) toute l'humanité, mais tout simplement pas de république universelle.



C'est là qu'apparaît la différence radicale avec Rudolf Steiner, qui croyait bien au Christ s'adressant à l'humanité entière, mais n'entendait donner aucun rôle au pape ou à la religion catholique ou à une autre, mais fonder l'idée fédérale sur l'amour universel seul, tel qu'il devait émaner de l'individu libre. Moins attelé à l'Église catholique formelle que Louis Rendu, Pierre Teilhard de Chardin ira dans le même sens, sans toutefois rompre avec l'Église. Il croyait à son tour en un Christ faisant pression sur l'humanité pour qu'elle s'unisse au-delà des nations, et en un corps politique à venir dans lequel la nationalité ne peut servir que de couleur culturelle, et cesser d'avoir la moindre base juridique. Le poète sénégalais Léopold Sédar Senghor, après avoir été marxiste, a adopté cette vision de Teilhard de Chardin en tant que président de son pays libéré, instituant un fédéralisme qui refusait évidemment l'athéisme et reconnaissait la diversité culturelle et religieuse du Sénégal. Il articulait, lui-même, l'universalisme chrétien et la célébration des divinités ancestrales ou animistes, liées à des familles ou à des fleuves, des lieux : c'était magnifique.

Pas de république du tout, ni d'ailleurs de fédération au sens politique. Qu'une idée ou façon fédérale (ou bien aussi républicaine) de s'organiser entre humains puisse s'avérer parfois utile dans l'un des trois domaines ou fonctionnalités sociales de l'organisme social mondial, régional ou local est bien entendu autre chose (j'en parle dans le commentaire de l'article d'un autre auteur qui me semble problématique dans son approche de tri articulation). Cela me semble envisageable pour lui pourvu que les humains, dans le domaine social en question, aient bien identifiés les saines limites de celui-ci afin aussi de respecter les saines interactions de domaine à domaine.

Mais il n'était jamais de son univers de pensées " un Christ (qui plus est, ajouterais-je) faisant pression sur l'humanité pour qu'elle s'unisse au-delà des nations, et en un corps politique à venir" (Dans sa vision "organique" les entités politiques sont tout au plus comparables a des cellules, et l'ensemble est justement "tributaire" des modérations qui surviennent entre domaines fonctionnels, qui livrés à leur seule autonomie sombreraient dans l'unilatéralité. Cette tension "vitale" fait évidemment toute la difficulté du propos de triarticulation ou de trimembrement). La coupure de citation avant cet aparté est cependant tout de suite suivie d'une la précision à mes yeux contradictoire (et accompagnée d'une image floue coloré déjà utilisé précédemment), mais qui pourrait certes bien être interprétée dans le sens de RS : la nationalité [...] cessant d'avoir la moindre base juridique. Resterait néanmoins à comparer les représentations existantes du comment. Rien n'est précisé en ce sens qui se distinguerait clairement des velléités actuelles de certains milieux en direction d'une gouvernance mondiale. Et il faudrait rassembler en une collection tous les thèmes qui, chez RS, convergent contre pareille ineptie du vouloir dans l'humain.



Le modèle suisse suggérait à Steiner un idéal : le fédéralisme en avait été institué par Ignaz Troxler sur le modèle de la république américaine, et finalement même Gonzague de Reynold, catholique foncier, devait en venir à le célébrer, comme unissant l'esprit allemand, l'esprit français et l'esprit italien dans un même élan christique. La Suisse, même néoplatonicienne et laïque dans la foulée du romantique Troxler, devenait un pays exemplaire. Denis de Rougemont l'a formalisé en faisant de l'amour le lien social fondamental, équilibrant le collectif et l'individuel, la partie et le tout. Plus récemment, l'anthroposophe suisse Marc Desaules, fondateur de l'Aubier, a promu l'œuvre de Denis de Rougemont en montrant comment le fédéralisme tel qu'il le concevait équilibrait Lucifer et Ahriman – le tout abstrait et le particulier sensible – par le Christ, c'est à dire l'amour actif. Cela réalisait, politiquement, la figure fondamentale de l'anthroposophie.

Une toute récente recherche dans l’œuvre presque complète aujourd'hui, montre dans un passage le regard amusé de Steiner sur un exemple d'apologie du fédéralisme suisse. Je veux bien faire crédit ici de la justesses des informations historique, mais sur ce dont je pense (ou prétend) pouvoir juger sur la base de mon travail de documentation, pas sur la phrase de conclusion du paragraphe qui m'apparaît au minimum, disons, vraiment réductrice (à l'image de la figure de Steiner dans tout le document). (Sur ce paragraphe, je pourrais aussi chipoter sur certaines formulations, mais ça alourdirait encore plus mon propos)


Sur la façon dont Marc Desaules est cité, je suis quelque peu réservé. Je crains qu'il soit mécompris et je n'ai pas, pour l'instant les documents qui me permettrait d'en juger vraiment. Qu'à l'intérieur de la "vie de l'esprit demi libre" dans la société que forme les collaborateurs de son entreprise, ait été adoptées des manières "fédérales" me semble cohérent avec ce que je connais de son histoire. Que cela soit poussé en épingle de manière plus hégémonique sur l'ensemble de la société dans sa façon de voir reste à confirmer.



À ma connaissance, Sartre n'est jamais allé aussi loin. Il a simplement réclamé qu'on respecte les aspirations populaires même contre l'universalisme abstrait de la classe dominante qui cherchait en fait à défendre ses intérêts par une fiction de perfection et d'universalité. Mais comment articuler la fraternité universelle avec cette liberté prise avec les formes étatiques, il ne l'a pas forcément expliqué. Grand lecteur de Jean-Jacques Rousseau, il aurait pu trouver, chez ce dernier, l'idée paradoxale qu'une république libre devait se limiter à une ville, mais que, si elle comprenait plusieurs villes, il fallait que la capitale change chaque année : faute de quoi, disait-il, une inégalité serait créée, et une unité impérialiste, fausse, mise au service de la bourgeoisie de la capitale constante. On sait qu'il n'hésitait pas à critiquer Paris, pour lui mettre sous le nez la merveilleuse Genève, ou la splendide Savoie.

Que Sartre n'ai été aussi loin que ce qui est déjà dit là avec son lot d'inexactitudes et de mécompréhensions est évident. Et de toute façon, à mes yeux le cher J. J. Rousseau ne l'aiderait pas. Me viennent d'ailleurs en mémoire en comparaisons des passages où Steiner expose sur le thème ville-campagne par exemple. Ce qui se veut analyse politique devient alors analyse triarticulée.



Depuis la Seconde Guerre mondiale, puis la chute de l'Union soviétique, la puissance mondiale majeure est américaine : on ne peut pas le nier. Elle aussi est fédérale, à l'intérieur. Son fédéralisme a servi de modèle non seulement à celui de la Suisse, mais aussi à celui de l'Allemagne moderne. En un sens, Pierre Teilhard de Chardin, qui a fini sa vie à New York, réclamait que cet empire devienne christique. Il appréciait les féeries américaines de Noël. Il ne savait si cela serait suffisant. Sartre regardait vers l'avenir avec moins de lucidité que dans le présent : il craignait sa propre imagination. Mais méditer ces faits devrait donner des idées, faire naître des images de ce qui est possible, et apprécier le travail de tous les grands auteurs que j'ai cités dans cet article. Leurs oppositions mêmes indiquent la direction permettant de les surmonter vers la réalisation d'un meilleur avenir possible - et ne justifient en rien les anathèmes et les malédictions éternelles, qui ne traduisent au fond que des luttes de factions, puisque personne ne prétend qu'un seul d'entre eux ait été parfait, ou justifie une idolâtrie aveugle.

Ces jours-ci, j'ai aussi entendu parler de ce que ces constitutions devaient à celle antérieure de la Corse et de Paoli.

Il est à noter aussi que la constitution actuelle de la République fédérale d'Allemagne est quand même encore initialement plus ou moins une constitution sous occupation étrangère, notamment américaine que certains voient encore aujourd'hui, indépendamment des avertissements de Steiner déjà en 1917 dans les mémorandums entre autres, comme le colonisateur de l'Europe (mais aussi pour RS où rien ne nous est facile, un des peuples porteur des tâches de ce qu'il appelle l'âme de conscience).

Plus prosaïquement, si le propos de cette contribution de Remi Mogenet navigue dans des problématiques se voulant de la triarticulation de RS, c'est principalement dans les délimitations et rapports de seulement les deux domaines que sont la "vie de l'esprit" et la "vie de droit". Le grand absent, malgré quelques allusions s'inspirant de l'analyse marxiste (et peut-être un peu aussi de l'évêque savoyard), est le rôle historique et actuel dans tout cela du domaine de la "vie de l’économie" sans laquelle une compréhension de tri articulation n'est tout simplement pas commencée. Le culturel-spirituel ne suffit plus pour expliquer et orienter le social. C'était encore le cas au temps des lumières, de la Révolution française, du trio Goethe, Schiller, Wilhelm von Humboldt, mais plus disons, depuis 1830 et l'avènement des sociétés anonymes, et de l'ère industrielle proprement dite.


Une version référencée devrait suivre... Mais je la pose déjà ainsi sans complexe. Après tout, sur ce qui m'importe ici, le trimembrement de Steiner, il n'y en présente pour l'instant encore aucune.