Atelier francophone pour une tri-articulation sociale

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Rudolf Steiner et le dépassement du nationalisme

De Sylvain Coiplet

L'approche d'une structure sociale tri-articulée repose sur un travail tardif de Rudolf Steiner : Les points fondamentaux de la question sociale. Là, il ne rompt pas seulement avec beaucoup  qui est encore aujourd'hui évident à la plupart, mais aussi avec ce que ses partisans d' autrefois attendaient de lui. Il n' y a pas un seul mot d'ésotérisme dans tout le livre. Il a la même sobriété que son œuvre originelle : la philosophie de la liberté. Seulement cette fois, il montre comment cette liberté peut être mise en œuvre socialement, comment elle peut devenir sociale elle-même sans se perdre. Il en ressort une philosophie de la liberté, de l'égalité et de la fraternité.

Une préoccupation centrale des points clés de la question sociale est le dépassement du nationalisme. Les premières œuvres de Rudolf Steiner montrent déjà les premiers signes d'un tel dépassement. Là, cependant, il s'agit généralement de suggestions. Souvent, elles deviennent seulement compréhensibles par son travail ultérieur. On peut se demander pourquoi Rudolf Steiner a besoin de tant de temps pour mettre ses idées au point. Est-ce uniquement dû à son propre développement ou à des circonstances extérieures ? Ici, il vaut la peine de jeter un coup d’œil à sa biographie.

Autriche-Hongrie et le problème des nationalités

logo Steiner est né en 1861 à Kraljevec. Dans l’esquisse de vie chronologique de l’éditeur à la fin de son oeuvre est toujours écrit en 1994 «à l’époque l’Autriche­Hongrie, aujourd’hui la Yougoslavie ». Cet «aujourd’hui» est déjà de nouveau dépassé entre temps. Cette circonstance dit une chose sur la jeunesse de Steiner. Il a vécu dans un état qui ne s’en est pas sorti avec ses nombreuses cultures. De cette expérience, il se revendique plus tard. A cela devrait se montrer la nécessité d’une tri-articulation sociale. Mais à ce moment là, cela reste à l’ « observer des circonstances/rapports extraordinairement compliquées » 1.

Le choix propre va clairement à la culture allemande. Julius Schröer, l’un de ses professeurs, le rend attentif au Goethe littéraire à partir de 1879. Steiner a ensuite déménagé à Weimar en 1890 pour publier le Goethe scientifique. Entretemps, il est convaincu que l’être humain est physiologiquement tri-articulé. Le cerveau n’est absolument pas le centre de l’humain. C’est seulement le centre de l’organisation de la tête et de la pensée. Le sentiment et la volonté ne s’en laissent pas expliquer. Le sentiment a son origine dans l’organisation respiratoire et circulatoire. La volonté apparaît de l’organisation des membres. L’humain se compose de ces trois organisations indépendantes 2. Quand Steiner parle plus tard d’« organisme social >>, alors il le fait de la même conviction. La vie sociale ne se laisse pas former d’une seule organisation centrale. Au lieu de cela, il devra être tri-articulé. Donc, organisme signifie ici le contraire du centralisme. Mais sur cette idée politique, il est en premier venu par le détour de l’anatomie 3.

Steiner a encore besoin de plus de trente ans pour élaborer son idée d’une tri-articulation humaine 4. Mais pour arriver aussi sur l’idée d’une tri-articulation sociale, il doit en premier s’intéresser une fois pour des questions sociales.

Déjà avant son déménagement, Steiner se prononce pour une collaboration culturelle de tous les Allemands. Enfant, il a encore vécu l’hostilité politique envers le Reich allemand. Mais elle n’a pas la permission de jouer un rôle ici. A cela se montre déjà comment Steiner ne veut pas jeter toutes les questions sociales dans un même pôt. En cela, il est d’accord avec Schröer, se réfère même à lui. Il partage aussi avec Schröer la même conception de la Volksseele/âme de peuple. Elle ne lui est pas une idée abstraite, mais un véritable être spirituel. Elle oeuvre sur les humains qui lui appartiennent 5. L’âme de peuple reste une idée abstraite, aussi longtemps que sera seulement regardé sur les caractéristiques communes de ces humains. Elle sera extraite, abstraite de leurs similitudes. Si l’âme de peuple tient pour soi-même, ainsi tombe la fixation sur ces similitudes. Elle peut oeuvrer autrement sous différentes circonstances. Particulièrement intéressant sera l’interaction/l’oeuvrer-ensemble avec d’autres âmes de peuple. Schröer n’a pas étudié divers dialectes allemands pour rien. Il voulait savoir ce que sera de la langue allemande dans les régions slaves, magyares et italiennes s. Cette occupation avec les différentes âmes de peuple d’Autriche a des conséquences importantes. Maintenant, Steiner commence à s’intéresser vraiment pour les « conditions/situations publiques >> 7.

logo Steiner s’engage alors aussi politiquement. Les premières victimes de ses critiques sont les libéraux constitutionnels allemands en 1888. Avec la liberté de l’individu, ils peuvent commencer encore moins que les cléricaux. Ils mettent en tutelle l’ensemble du système de l’école et de l’enseignement supérieur par des quantités énormes de paragraphes 8. Son attitude envers les nationaux-allemand est par contre ambivalente. Ils ne doivent pas, comme les Slaves et les n’auraient pas la permission comme les slaves et les paysans allemands, de faire appel à leur ascendance et pactiser avec les cléricaux. Ils trahissent sinon leur propre idée nationale. Ils abandonnent leur revendication sur l’éducation et la liberté religieuse 9.

Il ne rejette donc pas absolument le national, quand il a seulement rien à voir avec les rapports de sang et la non liberté, mais seulement avec la culture que l'on acquiert de sa propre force. Lorsque les Allemands s'éloignent toujours plus de cet idéal, Rudolf Steiner préfère s'en distancer.

Ici apparaît le même problème que dans la Première Guerre mondiale. Ses Allemands, Steiner les mesure toujours de nouveau à Goethe. Ici, il ne fait aucun compromis. Mais il ne veut pas les rendre petits, mais les encourager. Cela sonne souvent ainsi, comme si les Allemands existants réellement seraient déjà si loin. Ils devraient seulement devenir conscients sur ce qu’ils sont en fait 10. Une nourriture/pension 11 toute trouvée pour des Allemands satisfaits d’eux-mêmes. Ils ont seulement besoin de ne pas voir/lire quelques critiques brutales, et déjà Steiner devient un avocat inconditionnel de l’Allemagne 12.

A Weimar Steiner rencontre un type d’internationalité très différent qu’en Autriche. Ici, des gens du monde entier échangent. Ils s’intéressent à Goethe et à son environnement. Là, il rencontre aussi Hermann Grimm. Celui-ci croit que l’Amérique devient de plus en plus allemande par ses immigrants allemands. Steiner est protégé de cette illusion par ses expériences en Autriche. Les Allemands se dissolvent toujours plus dans les autres cultures. Hermann Grimm est lui-même le meilleur exemple. Il doit son style à un écrivain américain 13.

Antisémitisme et nationalisme comme humiliation de l'esprit

logo Lors de son déménagement à Berlin en 1897, il reprend un journal où il s’oppose à l’antisémitisme 14. A l’exemple de Paulsen, se montre comment on pourra devenir tiède contre l’antisémitisme par l’historicisme. L’historisme ne peut se représenter que les Juifs sont à surmonter leur passé national 15. Pour Dreyfus, il ne s’engage pas par sympathie personnelle. En tant que chauviniste borné, il lui est plutôt répugnant. Mais ce trait de caractère, témoigne tout de suite de son innocence. Les constitutions d’état d’aujourd’hui sont malheureusement ainsi que les juges ne peuvent pas être des psychologues 16. A cette observation se montre déjà comment Steiner va au-delà de la doctrine habituelle de la division des pouvoirs. Pour lui, l’installation à vie des juges n’est pas le chemin correct de leur indépendance politique. Ils ont surtout besoin d'expérience de vie.

Le magazine, repris par Rudolf Steiner à Berlin, perd la plupart de ses abonnés en quelques années. Rudolf Steiner mentionne plus tard les raisons invoquées par un professeur d'université pour se désabonner.

<< Par la présente, je décommande une fois pour toutes le << Magazine pour la littérature >>, car je n’aimerai pas tolérer dans ma bibliothèque un organe qui s’engage pour Emile Zola, le traître à sa patrie à la solde des juifs >> 18. >>

Mais Theodor Mommsen doit aussi accepter les critiques de Steiner, bien qu'il ne soit pas antisémite. Mommsen a appeler les Allemands d'Autriche à s'unir. Mais il ne sait pas comment donner un contenu à cette unité. La défense de la nationalité allemande échouera tant qu'elle sera une fin en soi. Les Allemands devraient s'unir sur une constitution qui permet, entre autres, la coexistence de plusieurs nationalités. Ce n'est qu'alors, en dépit de leur position minoritaire, qu'ils pourront retrouver une signification politique. Ce que Rudolf Steiner avait penser pour une constitution n'apparaît clairement que dans le mouvement ultérieur de tri-articulation. Là il formule enfin les conditions d'une coexistence pacifique de plusieurs cultures : "Les peuples d'une région linguistique n'entrent pas dans des conflits contre nature avec ceux d'une autre s'ils ne veulent pas se servir de l'organisation étatique ou la violence économique pour faire valoir leur culture de peuple".

L’Internationale des travailleurs et des théosophes

logo A Berlin, deux cercles s’approchent de Steiner : les ouvriers en 1899 et les théosophes en 1902. Un contraste plus fort peut à peine se trouver. Ils ne se rencontrent que dans leur esprit international. C’est précisément là où Steiner est concerné.

Il organise des conférences sur l’histoire universelle à l’école de formation des travailleurs de Berlin. Mais il ne la dérive pas de l’histoire de l’économie. Ce qu’il offre, c’est une histoire du progrès et des revers de la liberté 19. Mais il n’arrive pas plus loin que jusqu’au moyen âge. Aux leaders marxistes, sa liberté est une épine dans l’œil. Malgré le consentement des travailleurs, il doit s’en aller en 1904 20. Peu de temps après, il rend son point de vue clair. Le Moyen Âge contient de nombreuses approches de la fraternité économique. Elles ont été écrasées par le centralisme de l’état et de l’église. Ce qui a mené à cette doctrine centraliste de la loi est la non-liberté spirituelle 21. Sans liberté spirituelle, le mouvement ouvrier manquera aussi à sa fraternité économique. Il ne surmontera pas le nationalisme, mais le conduira plus loin.

Les théosophes, par contre, il tente de les intéresser aux questions sociales. Il n’a pas à partir, mais ne trouve absolument aucun écho. Ses essais sur la division économique du travail, il doit les interrompre en 1905 22. Ils ont été de purs gaspillages de papier. Aussi son avertissement sur la surproduc­tion mondiale part dans le vide en 1914. Steiner doit donc s’adapter à la demande théosophique. Mais pour les théosophes, vaut la devise : d’autant plus âgé, d’autant plus haute la sagesse. De Steiner ils attendent donc qu’il leur interprète les Saintes Écritures. Avec cela, la question du nationalisme rentre à l’arrière plan. Mais ce n’est pas tout à fait le cas. Steiner met l’accent sur la différence entre l’Ancien Testament et le Nouveau Testament. Cela deviendra particulièrement clair en 1908 lors de sa discussion de l’Évangile de Jean. Ici, le Christ représente l’individu contre les anciennes lignées de sang testamentaires/de l’Ancien Testament. Seul cet individu peut trouver l’esprit qui le relie à toute l’humanité23. Ici, il reprend l’idée, qui déjà en 1894 s’était tenue au centre de sa philosophie de la liberté. Au Christ il vient par une synthèse des cultures jusqu’à présent 24. Mais ce qui sera réuni n’est pas leur caractère commun. Au lieu de cela, leurs différences se trouvent rassemblées 25. Steiner a aussi déjà exprimé cet idéal en 1892. L’inclinaison des théosophes pour les cultures anciennes et étrangères offre ici un point de rattachement.

logo Steiner montre ainsi des moyens pour sortir du nationalisme. Mais les dirigeants des travailleurs rejettent la liberté individuelle. Les théosophes ne s’intéressent pas à la fraternité économique. A l’idée d’une tri-articulation sociale manque un public diversifié intéressé. Steiner n’en vient donc pas à présenter ses idées sociales dans leur contexte.

En 1910, Steiner a de nouveau tenté d’élargir l’intérêt social des théosophes. Cette fois, cependant, il ne parle pas d’économie. Comme thème, il se prend les âmes de peuple 26. Les théosophes devraient pouvoir se convaincre de la nécessité d’une tri-articulation sociale 27. Cette nouvelle tentative échoue aussi. Ses explications sur les âmes de peuple seront à peine saisies. Dans ce travail, elles sont aussi restées ignorées. Mais cela a une autre raison. L’idée de l’âme de peuple a besoin de la compensation de l’idée de la réincarnation 28. Steiner a pu compter sur cette pensée chez les théosophes. Mais il m’était important de m’en sortir sans la réincarnation. Je devais donc renoncer aux âmes de peuple. Mais elles sont décisives pour comment Steiner arrive à ses réponses sur le nationalisme. Il doit en effet son intérêt pour les questions sociales à son étude des âmes de peuple.

Se demande seulement comment on passe des âmes de peuple à la tri-articulation sociale. Chez Steiner, cela signifie en 1910 :

<< Il est d’une importance particulière [ ... ] que, tout de suite dans notre temps, nous parlions aussi de la manière la moins prévenue sur ce que nous appelons la mission des âmes de peuple particulières de l’humanité [ ... ], car les prochaines destinées de l’humanité sont dans un degré beaucoup plus élevé que c’était le cas jusqu’à présent, de conduire ensemble les humains à une mission commune d’humanité (mises en avant et omissions de Steiner) 29. >>

 

Avec << amenant ensemble >>, peu de théosophes ont probablement pensé à la tendance à l’économie mondiale. À << moins prévenu >> appartient, que Steiner peut reconnaître l’Est/l’Orient. Là oeuvrent encore des restes d’anciennes cultures élevées 30. Cela correspond absolument au goût théosophique. Mais Steiner dirige aussi le coup d’oeil sur les âmes européennes de peuple. Il mentionne, par exemple, la mission mondiale de l’anglais/des anglais 31. Cela a probablement été trop moderne pour les théosophes.

logo IEn janvier 1918, Steiner a eu une conversation avec Max von Baden. Celui-ci se montre intéressé par une psychologie des peuples. Là-dessus Steiner laisse imprimer ses conférences de 1910 et lui envoie un exemplaire. Il a ensuite reproché à Max von Baden de ne pas avoir conclu à la nécessité d’une tri-articulation sociale 32. Mais seul je ne serai probablement aussi jamais arrivé à cela. Mais ici Steiner explique enfin, comment il l’avait pensé

En Occident, on a jadis encore peu tenu aux cultures orientales. On s’est tenu à la culture propre. L’Orient a été méprisé pour son retard technique. Mais les Occidentaux l’ont jusqu’à présent amené à peine à plus qu’une économie. Ils veulent seulement admettre des relations économiques avec l’Est. Ils sont donc méprisés dans l’Est à cause de cela. Ceci est également vrai là où leur technologie est adoptée. Ce qui s’en suit est clair. Si n’est pas avancé à la tri-articulation sociale, le mépris se tourne en guerre. Entre les deux fronts se situe le plus souvent l’Europe centrale.

Mais avec sa psychologie de peuple, Steiner ne veut pas seulement indiquer sur les problèmes de la mondialisation future. Il accentue toujours de nouveau que c’est dangereux de parler d’âmes de peuple sans prendre avec cela l’idée de la réincarnation. Chaque humain passe par plusieurs âmes de peuple. Soit simultanément, par une confrontation consciente avec d’autres cultures, ou au moins de manière séquentielle à travers ses incarnations. Ici repose la base pour chaque individualisme. L’humain dépasse d’un seul peuple, tout comme il dépasse d’une vie. Chaque humain qui y entre devient une minorité culturelle.

Cela, la vie de l’esprit peut seulement alors prendre en compte quand elle mise sans compromis sur la liberté individuelle. Par cela, cette liberté appartient aux principales préoccupations de la tri-articulation sociale.

Le temps de la tri-articulation et après cela

logo En mai 1917, au milieu de la Première Guerre mondiale, Steiner est demandé par un diplomate allemand pour obtenir des conseils. Pour la première fois, il peut exposer ses idées sociales, pas seulement à des individus, mais dans le contexte. En Juillet 1917, il a rédigé un mémorandum pour les gouvernements allemand et autrichien. L’idée d’une tri-articulation sociale y est clairement à reconnaitre. Le mémorandum sera soit non compris du tout, soit oublié au moment crucial par les gouvernements 33.

Entre temps, Steiner a été exclu de la Société Théosophique. Pour les théosophes qui ont continué de s’intéresser à lui sera fondée une société anthroposophique. Les théosophes deviennent des anthroposophes 34. Ce qui reste est le manque d’intérêt pour les questions sociales. Avec sa tri-articulation sociale Steiner butte ici le plus souvent sur de sourdes oreilles 35.

logo  

Le mouvement des conseils de 1919 donne à la tri-articulation sociale une nouvelle chance. Mais ni la mise en réseau des conseils économiques, ni un complément par un Conseil culturel international réussissent. L’initiative pour la fondation d’une école libre a une meilleure chance. Elle est devenue le point de départ pour le mouvement des écoles Waldorf d'aujourd'hui. Lors d'un vote en Haute-Silésie, il s’agit en fait, en 1921, de placer seulement un signe. Rudolf Steiner se prononce pour que la région ne soit rattachée ni à l'Allemagne, ni à la Pologne. La Haute-Silésie devrait  devenir indépendante et  s'efforcer à surmonter  la tension entre la Pologne et l'Allemagne au sens de la tri-articulation. Des chances de succès correctes, il n’y a plus. Mais cela suffit à Hitler pour voir un véritable  avec droit un dangereux traitre. Rudolf Steiner se serait-il imposé avec sa tri-articulation sociale, ainsi tout sol aurait été retiré au national-socialisme.

De ce que l’idée de tri-articulation sociale ne pouvait plus se propager autrefois, ainsi devrait-elle au moins être approfondie. Par conséquent, Steiner va, en 1922, au désir d’étudiants pour un cours d’économie. Mais au lieu de l’économie nationale, il traite de l’économie mondiale. Il essaie avec cela de compléter sa philosophie de la liberté par une philosophie de la fraternité.

 

Liens pour un prolongement

Les point germinatifs de la question sociale (Rudolf Steiner, 1919)
Rudolf Steiner sur le nationalisme et les âmes de peuple - Une collection de passages (Sylvain Coiplet, 1999)
La tri-articulation sociale - Une contre esquisse au nationalisme (Sylvain Coiplet, 1997)
Anarchisme et tri-articulation sociale - Une comparaison (Sylvain Coiplet, 2000) - version française 2020 et documentation correspondante (Vol 10 )


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Essai d'amélioration de la formulation française ci-dessus " en conservant le sens original mais avec une formulation plus fluide et naturelle en français" par Intelligence Artificielle (mistral.ai)  le 08/03/2026, non revue au regard de  l'original allemand  :


L’approche d’une structure sociale tri-articulée s’appuie sur un ouvrage tardif de Rudolf Steiner : Les points fondamentaux de la question sociale. Dans ce livre, il ne rompt pas seulement avec beaucoup de ce qui semble encore évident à la plupart des gens aujourd’hui, mais aussi avec ce que ses partisans d’autrefois attendaient de lui. On n’y trouve pas un seul mot d’ésotérisme. L’ouvrage affiche la même sobriété que son œuvre fondatrice, La philosophie de la liberté. Cette fois, Steiner montre comment cette liberté peut s’incarner socialement, comment elle peut devenir sociale sans se perdre. Il en résulte une philosophie de la liberté, de l’égalité et de la fraternité.

Une préoccupation centrale de La question sociale est le dépassement du nationalisme. Dès ses premières œuvres, Steiner en laisse entrevoir les prémices, mais souvent sous forme de suggestions, qui ne deviennent pleinement compréhensibles qu’à la lumière de ses travaux ultérieurs. On peut se demander pourquoi Steiner a eu besoin de tant de temps pour préciser ses idées : est-ce dû à son propre développement, ou à des circonstances extérieures ? Ici, il est utile de jeter un coup d’œil à sa biographie.


Autriche-Hongrie et le problème des nationalités

Steiner est né en 1861 à Kraljevec. Dans l’esquisse biographique de l’éditeur, on pouvait encore lire en 1994 : « à l’époque en Autriche-Hongrie, aujourd’hui en Yougoslavie ». Cet « aujourd’hui » est depuis longtemps dépassé. Ce détail en dit long sur la jeunesse de Steiner : il a grandi dans un État qui n’a pas su gérer ses nombreuses cultures. Cette expérience marquera plus tard sa pensée, notamment sa revendication d’une tri-articulation sociale. Mais à l’époque, il se contente d’« observer des circonstances extraordinairement compliquées » (1).

Son choix culturel se porte clairement sur l’Allemagne. Dès 1879, son professeur Julius Schröer l’initie à l’œuvre littéraire de Goethe. En 1890, Steiner s’installe à Weimar pour y publier Le Goethe scientifique. Entre-temps, il est convaincu que l’être humain est physiologiquement tri-articulé : le cerveau n’est pas le centre de l’humain, mais seulement celui de l’organisation de la tête et de la pensée. Le sentiment et la volonté, en revanche, ne s’y laissent pas réduire. Le sentiment trouve son origine dans l’organisation respiratoire et circulatoire, tandis que la volonté émerge de l’organisation des membres. L’humain se compose donc de trois organisations indépendantes (2).

Plus tard, quand Steiner parle d’« organisme social », c’est avec la même conviction : la vie sociale ne peut se structurer à partir d’un seul centre. Elle doit être tri-articulée. « Organisme » signifie ici l’opposé du centralisme. Mais c’est par le détour de l’anatomie que Steiner en vient d’abord à cette idée politique (3).

Il lui faudra encore plus de trente ans pour élaborer pleinement sa conception d’une tri-articulation humaine (4). Mais pour aboutir aussi à l’idée d’une tri-articulation sociale, il doit d’abord s’intéresser aux questions sociales.


Collaboration culturelle et âme de peuple

Dès avant son déménagement à Weimar, Steiner plaide pour une collaboration culturelle de tous les Allemands. Enfant, il a connu l’hostilité politique envers le Reich allemand, mais celle-ci ne doit pas influencer sa réflexion. Cela montre déjà comment il refuse de mélanger toutes les questions sociales. En cela, il est en accord avec Schröer, auquel il se réfère explicitement. Il partage aussi avec lui la même conception de la Volksseele (âme de peuple) : non pas une idée abstraite, mais un être spirituel réel, qui agit sur les humains qui lui appartiennent (5).

L’âme de peuple reste une abstraction tant qu’on ne considère que les caractéristiques communes de ces humains, extraites et isolées de leurs similitudes. Si l’âme de peuple est considérée pour elle-même, elle n’est plus fixée à ces traits communs et peut agir différemment selon les circonstances. Son interaction avec d’autres âmes de peuple devient alors particulièrement intéressante. Schröer n’a pas étudié pour rien les divers dialectes allemands dans les régions slaves, magyares et italiennes (6). Cette occupation avec les différentes âmes de peuple d’Autriche a des conséquences importantes : Steiner commence alors à s’intéresser vraiment aux « conditions publiques » (7).


Engagement politique et critique du nationalisme

Steiner s’engage aussi politiquement. Ses premières critiques visent, en 1888, les libéraux constitutionnels allemands. Avec leur conception de la liberté individuelle, ils sont encore moins capables que les cléricaux de libérer le système scolaire et universitaire, qu’ils enserrent dans d’innombrables paragraphes (8). Son attitude envers les nationaux-allemands est, en revanche, ambivalente : ils n’ont pas le droit, comme les Slaves ou les paysans allemands, de s’appuyer sur leur ascendance et de s’allier aux cléricaux. Ils trahiraient ainsi leur propre idée nationale et abandonneraient leurs revendications en matière d’éducation et de liberté religieuse (9).

Steiner ne rejette donc pas le nationalisme en soi, à condition qu’il n’ait rien à voir avec les liens du sang ou la non-liberté, mais qu’il se fonde sur une culture acquise par la force propre de l’individu. Lorsque les Allemands s’éloignent toujours plus de cet idéal, Steiner préfère s’en distancier.

Le même problème réapparaît pendant la Première Guerre mondiale. Steiner mesure toujours les Allemands à l’aune de Goethe. Sur ce point, il ne fait aucun compromis. Mais il ne cherche pas à les rabaisser, seulement à les encourager. Cela donne parfois l’impression que les Allemands réels seraient déjà si avancés, et qu’ils n’auraient qu’à prendre conscience de ce qu’ils sont en vérité (10). Une position qui peut facilement nourrir l’auto-satisfaction allemande – il suffit de ne pas lire ses critiques les plus sévères pour voir en Steiner un défenseur inconditionnel de l’Allemagne (12).

À Weimar, Steiner découvre une internationalité très différente de celle de l’Autriche. Des gens du monde entier s’y rencontrent pour échanger sur Goethe et son environnement. C’est là qu’il rencontre Hermann Grimm, qui croit que l’Amérique devient de plus en plus allemande grâce à ses immigrants. Steiner, lui, est préservé de cette illusion par ses expériences autrichiennes : les Allemands se dissolvent toujours plus dans les autres cultures. Grimm en est d’ailleurs le meilleur exemple : il doit son style à un écrivain américain (13).


Antisémitisme et nationalisme comme humiliation de l’esprit

Lors de son installation à Berlin en 1897, Steiner reprend un journal où il s’oppose à l’antisémitisme (14). À l’exemple de Paulsen, on voit comment l’historicisme peut rendre tiède face à l’antisémitisme. L’historicisme ne peut concevoir que les Juifs puissent surmonter leur passé national (15). Pour Dreyfus, Steiner ne s’engage pas par sympathie personnelle. En tant que chauviniste borné, Dreyfus lui est plutôt antipathique. Mais ce trait de caractère témoigne justement de son innocence. Les constitutions d’État actuelles sont malheureusement telles que les juges ne peuvent être des psychologues (16). Cette observation montre déjà comment Steiner va au-delà de la doctrine habituelle de la séparation des pouvoirs. Pour lui, la nomination à vie des juges n’est pas la bonne voie vers leur indépendance politique. Ils ont surtout besoin d’expérience de vie.

Le magazine repris par Steiner à Berlin perd la plupart de ses abonnés en quelques années. Il mentionne plus tard les raisons invoquées par un professeur d’université pour se désabonner :

« Par la présente, je résilie une fois pour toutes mon abonnement au <Magazine pour la littérature>, car je ne tolérerai pas dans ma bibliothèque un organe qui prend la défense d’Émile Zola, ce traître à sa patrie à la solde des Juifs. » (18)

Mais même Theodor Mommsen doit accepter les critiques de Steiner, bien qu’il ne soit pas antisémite. Mommsen a appelé les Allemands d’Autriche à s’unir. Mais il ne sait pas comment donner un contenu à cette unité. La défense de la nationalité allemande échouera tant qu’elle sera une fin en soi. Les Allemands devraient s’unir sur une constitution qui permet, entre autres, la coexistence de plusieurs nationalités. Ce n’est qu’alors, en dépit de leur position minoritaire, qu’ils pourront retrouver une signification politique. Ce que Steiner avait imaginé pour une constitution n’apparaît clairement que dans le mouvement ultérieur de tri-articulation. Là, il formule enfin les conditions d’une coexistence pacifique de plusieurs cultures : « Les peuples d’une région linguistique n’entrent pas en conflit contre nature avec ceux d’une autre région s’ils ne veulent pas se servir de l’organisation étatique ou de la violence économique pour imposer leur culture. »


L’Internationale des travailleurs et des théosophes

À Berlin, deux cercles s’approchent de Steiner : les ouvriers en 1899 et les théosophes en 1902. Un contraste plus fort peut à peine se trouver. Ils ne se rejoignent que dans leur esprit international. C’est précisément là que Steiner est concerné.

Il organise des conférences sur l’histoire universelle à l’école de formation des travailleurs de Berlin. Mais il ne la dérive pas de l’histoire de l’économie. Ce qu’il offre, c’est une histoire du progrès et des reculs de la liberté (19). Il ne va pas plus loin que le Moyen Âge. Aux dirigeants marxistes, sa conception de la liberté est une épine dans le pied. Malgré l’adhésion des travailleurs, il doit partir en 1904 (20). Peu après, il clarifie sa position : le Moyen Âge contient de nombreuses approches de la fraternité économique. Elles ont été écrasées par le centralisme de l’État et de l’Église. Ce qui a mené à cette doctrine centraliste de la loi, c’est la non-liberté spirituelle (21). Sans liberté spirituelle, le mouvement ouvrier manquera aussi sa fraternité économique. Il ne surmontera pas le nationalisme, mais le conduira plus loin.

Avec les théosophes, Steiner tente de les intéresser aux questions sociales. Il n’a pas à partir, mais ne trouve aucun écho. Ses essais sur la division économique du travail, il doit les interrompre en 1905 (22). Ils ont été de purs gaspillages de papier. Son avertissement sur la surproduction mondiale, en 1914, tombe aussi dans le vide. Steiner doit donc s’adapter à la demande théosophique. Mais pour les théosophes, la devise est : « Plus on est âgé, plus la sagesse est haute. » De Steiner, ils attendent qu’il leur interprète les Saintes Écritures. La question du nationalisme passe alors au second plan. Mais pas tout à fait. Steiner insiste sur la différence entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Cela devient particulièrement clair en 1908, lors de sa discussion de l’Évangile de Jean. Ici, le Christ représente l’individu contre les anciennes lignées de sang de l’Ancien Testament. Seul cet individu peut trouver l’esprit qui le relie à toute l’humanité (23). Steiner reprend ici une idée déjà centrale dans sa Philosophie de la liberté (1894). Au Christ, il parvient par une synthèse des cultures (24). Mais ce qui est réuni n’est pas leur caractère commun. Au contraire, leurs différences se trouvent rassemblées (25). L’inclination des théosophes pour les cultures anciennes et étrangères offre ici un point d’appui.

Steiner montre ainsi des moyens pour sortir du nationalisme. Mais les dirigeants ouvriers rejettent la liberté individuelle. Les théosophes ne s’intéressent pas à la fraternité économique. L’idée d’une tri-articulation sociale manque d’un public diversifié et intéressé. Steiner n’a donc pas l’occasion de présenter ses idées sociales dans leur contexte.


Les âmes de peuple et la réincarnation

En 1910, Steiner tente à nouveau d’élargir l’intérêt social des théosophes. Cette fois, il ne parle pas d’économie, mais des âmes de peuple (26). Les théosophes devraient pouvoir se convaincre de la nécessité d’une tri-articulation sociale (27). Cette nouvelle tentative échoue aussi. Ses explications sur les âmes de peuple sont à peine saisies. Dans ce travail, elles sont restées ignorées. Mais cela a une autre raison : l’idée d’âme de peuple a besoin de la compensation de l’idée de réincarnation (28). Steiner pouvait compter sur cette pensée chez les théosophes. Mais il lui était important de s’en passer. Il a donc dû renoncer aux âmes de peuple. Pourtant, elles sont décisives pour comprendre comment Steiner en arrive à ses réponses sur le nationalisme. C’est en effet son étude des âmes de peuple qui a éveillé son intérêt pour les questions sociales.

Seule question : comment passe-t-on des âmes de peuple à la tri-articulation sociale ? Steiner l’explique en 1910 :

« Il est d’une importance particulière [ ... ] que, dès notre époque, nous parlions aussi de la manière la moins prévenue de ce que nous appelons la mission des âmes de peuple particulières de l’humanité [ ... ], car les prochaines destinées de l’humanité dépendent, dans une mesure bien plus grande qu’auparavant, de la capacité à conduire ensemble les humains vers une mission commune d’humanité. » (29)

Peu de théosophes ont probablement pensé, en entendant « conduire ensemble », à la tendance à l’économie mondiale. « Moins prévenu » signifie que Steiner peut reconnaître la valeur de l’Orient. Là œuvrent encore des restes d’anciennes cultures élevées (30). Cela correspond au goût théosophique. Mais Steiner dirige aussi le regard vers les âmes de peuple européennes. Il mentionne, par exemple, la mission mondiale des Anglais (31). Cela a probablement été trop moderne pour les théosophes.


La tri-articulation et ses chances manquées

En janvier 1918, Steiner a une conversation avec Max von Baden. Celui-ci s’intéresse à une psychologie des peuples. Steiner fait alors réimprimer ses conférences de 1910 et lui envoie un exemplaire. Il reprochera plus tard à Max von Baden de ne pas en avoir conclu à la nécessité d’une tri-articulation sociale (32). Mais Steiner explique enfin comment il l’avait pensée :

En Occident, on a longtemps méprisé les cultures orientales. On s’en tenait à sa propre culture. L’Orient était méprisé pour son retard technique. Mais les Occidentaux ne l’ont jusqu’à présent amené qu’à une économie de dépendance. Ils ne veulent admettre que des relations économiques avec l’Est. Ils sont donc méprisés en Orient pour cela. Cela reste vrai même là où leur technologie est adoptée. La conséquence est claire : si l’on n’avance pas vers la tri-articulation sociale, le mépris se transforme en guerre. Entre les deux fronts se situe le plus souvent l’Europe centrale.

Avec sa psychologie des peuples, Steiner ne veut pas seulement pointer les problèmes de la mondialisation future. Il souligne toujours que parler d’âmes de peuple sans l’idée de réincarnation est dangereux. Chaque humain traverse plusieurs âmes de peuple, soit simultanément, par une confrontation consciente avec d’autres cultures, soit séquentiellement, à travers ses incarnations. Là repose la base de tout individualisme. L’humain dépasse un seul peuple, tout comme il dépasse une seule vie. Chaque humain qui entre dans une culture devient une minorité culturelle.

La vie de l’esprit ne peut prendre cela en compte que si elle mise sans compromis sur la liberté individuelle. C’est pourquoi cette liberté est l’une des principales préoccupations de la tri-articulation sociale.


Le temps de la tri-articulation et ses suites

En mai 1917, en pleine Première Guerre mondiale, un diplomate allemand sollicite les conseils de Steiner. Pour la première fois, il peut exposer ses idées sociales non pas à des individus, mais dans un contexte politique. En juillet 1917, il rédige un mémorandum pour les gouvernements allemand et autrichien. L’idée d’une tri-articulation sociale y est clairement reconnaissable. Le mémorandum sera soit incompris, soit oublié au moment crucial par les gouvernements (33).

Entre-temps, Steiner est exclu de la Société théosophique. Pour ceux qui continuent de s’intéresser à lui, une Société anthroposophique est fondée. Les théosophes deviennent des anthroposophes (34). Mais le manque d’intérêt pour les questions sociales persiste. Avec sa tri-articulation sociale, Steiner se heurte le plus souvent à des oreilles sourdes (35).

Le mouvement des conseils de 1919 offre une nouvelle chance à la tri-articulation sociale. Ni la mise en réseau des conseils économiques, ni un complément par un Conseil culturel international ne réussissent. En revanche, l’initiative pour la fondation d’une école libre a plus de succès. Elle devient le point de départ du mouvement des écoles Waldorf actuel. Lors d’un référendum en Haute-Silésie en 1921, il s’agit en réalité de poser un signe. Steiner se prononce pour que la région ne soit rattachée ni à l’Allemagne, ni à la Pologne. La Haute-Silésie devrait devenir indépendante et s’efforcer de surmonter la tension entre la Pologne et l’Allemagne, dans l’esprit de la tri-articulation. Les chances de succès sont minces. Mais cela suffit à Hitler pour voir en Steiner un dangereux traître.

Si l’idée de tri-articulation sociale n’a pu se propager, elle devrait au moins être approfondie. C’est pourquoi Steiner, en 1922, répond au souhait d’étudiants de donner un cours d’économie. Mais au lieu de traiter de l’économie nationale, il aborde l’économie mondiale. Il tente ainsi de compléter sa philosophie de la liberté par une philosophie de la fraternité.