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Collection: 03 - Vie spirituelle libre
Sujet: Les anthroposophes doivent avancer au choix personnel du juge
 
Les références Rudolf Steiner Oeuvres complètes GA186 247-263 (1990) 15/12/1918
Traducteur: Editeur: SITE
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Sujet: Les anthroposophes doivent avancer au choix personnel du juge
 
Les références Rudolf Steiner Oeuvres complètes GA186 247-263 (1990) 15/12/1918
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La vie culturelle, comprenant aussi la vie juridique (non pas la justice administrative, mais la justice civile et pénale), constitue une partie, la vie économique, une autre. Et celle qui réglemente les deux autres est une troisième, celle où l'on administre, où le service de sécurité est assuré, etc. Ces trois domaines sont placés les uns par rapport aux autres, tout comme le sont aujourd'hui les États. Ils correspondent par l'intermédiaire de représentants, règlent leurs rapports mutuels, mais, si je peux employer l'expression, ils sont en soi souverains.

10018 - On pourra faire une analyse cinglante de mes dires, les critiquer radica­lement, mais ce faisant, on critiquera non pas une certaine conception, mais ce qui cherche à se réaliser au cours des quarante à cinquante années à venir. Cette tripartition vous donne tout simplement la possibilité de tenir

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compte des différences existant au sein de l'humanité. Car si vous n'avez qu'un système unitaire, il vous faut l'imposer à toute l'humanité. C'est comme si vous vouliez habiller de la même veste un homme petit, un autre de taille moyenne et un géant. C'est une image, je ne parle pas ici de la taille des pays. Mais avec cette articulation ternaire, vous avez la possibilité d'avoir quelque chose d'universel. L'ouest se développera, sur le plan de la structure sociale, de sorte que chez lui dominera ce qui est administration, constitution, la régulation de la vie publique en général, la sécurité au sens le plus large, etc. Les deux autres domaines seront subordonnés à ce sec­teur, ils en seront dépendants. Par contre, il en est autrement pour d'autres régions. L'un des trois domine, et les deux autres sont à leur tour plus ou moins dépendants. Donc, parce que vous avez une tripartition, il vous est possible de trouver la différenciation de la réalité. Ce qui est seulement uni­taire, vous devez le répandre sur toute la terre. Mais vous pouvez dire de ce qui est tripartite en soi : à l'ouest, c'est le premier élément qui prédomine, dans les pays du centre, c'est le second, et à l'est, le troisième. De cette manière, ce que vous trouvez comme idéal de la structure sociale se diffé­rencie sur toute la planète. C'est ce qui distingue la conception représentée ici à partir de la science spirituelle des autres conceptions.

10019 - La conception issue de la science spirituelle est dès le départ applicable à la réalité, parce qu'en elle-même elle se laisse différencier et qu'elle peut ensuite être appliquée à la réalité de différentes manières. C'est la différence entre une conception abstraite et une conception concrète : une conception abstraite est une somme de concepts qui fait croire qu'on est heureux ou qu'on peut apporter le bonheur à l'humanité; avec une conception concrète, on sait que là, c'est le premier élément qui pourra se développer, puis le second ou le troisième. Le premier, le deuxième ou le troisième sont alors applicables à d'autres situations extérieures. Voilà ce qui distingue de tout dogmatisme une conception basée sur la réalité. Le dogmatisme jure par les dogmes, mais ceux-ci ne peuvent s'imposer qu'en tyrannisant la réalité. Une conception réaliste est, comme la réalité elle-même, vivante en soi. De même que l'organisme humain, ou tout autre organisme, est en soi mobile et vivant, n'offrant rien de définitivement achevé, une conception réaliste est vivante en soi, elle évolue vers l'un ou l'autre côté.

10020 - Envisager cette différence vous sera extraordinairement précieux pour changer vos habitudes de pensée, changement si nécessaire aux hommes d'aujourd'hui et dont ils sont pourtant si loin encore, bien plus qu'ils ne le pensent en réalité. Et ce que je vous dis là est très intimement lié à la science spirituelle d'orientation anthroposophique.

10021 - Voyez-vous, pour la science ordinaire, la seule à être en usage aujour­d'hui, l'être humain est une unité. L'anatomiste, le physiologiste actuels observent le cerveau, les organes des sens, les nerfs, le foie, la rate, le coeur; pour eux, ce sont des organes qu'ils attribuent à un organisme unitaire. Vous savez que nous ne le faisons pas. Nous distinguons l'homme-tête, c'est-à-dire l'homme neurosensoriel, de l'homme-poitrine, c'est-à-dire l'homme de la respiration et de la circulation du sang, et enfin l'homme métabolique, ou bien homme des extrémités, homme musculaire. Comme vous le savez, nous distinguons un homme tripartite, et celui-ci vit dans le monde. Et c'est parce qu'en science spirituelle d'orientation anthroposo­phique nous ne sommes pas attachés abstraitement à l'homme unitaire, que le chercheur en cette science trouve l'ordre social dans lequel s'inscrit l'être humain en tant qu'être tripartite. Car cette répartition anthroposo­phique de l'homme est le fil conducteur. Ces trois parties ne sont en effet plus ou moins que les symboles extérieurs de ce qui se trouve en l'être humain lui-même, car l'homme prend racine dans tous les mondes. Mais lorsque nous considérons cette tripartition, elle est pour nous le fil conducteur pour envisager la différenciation entre les hommes sur toute la Terre.

10022 - Je vous prie, lorsque je m'exprime sur ces choses, de les considérer à nouveau sine ira, car je ne fais que caractériser; je ne critique, ni ne dis quoi que ce soit pour influencer favorablement ou défavorablement, dans un sens ou dans l'autre. Commençons par l'homme russe, par l'Européen de l'est. On ne peut pas l'étudier si l'on envisage uniquement l'anatomie, le physiologie ou la psychologie actuelles, sans voir l'homme tripartite que j'ai esquissé dans mon livre Des énigmes de l'âme (4). Car lorsqu'on envi­sage ce qui est la particularité actuelle des âmes russes et du peuple russe en général — je vous prie de bien noter que je dis : actuelle! —, on peut dire la chose suivante : En Russie (que les Russes me pardonnent, mais c'est la vérité), l'homme-tête est chez lui. Je dis : Que les Russes me pardonnent, car ils ne le croient pas eux-mêmes; mais ils se trompent. Vous direz peut-être : En Russie, c'est l'homme-coeur qui est chez lui, et la tête justement est plus à l'arrière-plan. Vous ne pouvez affirmer cela que si vous n'étudiez pas convenablement la science spirituelle. En effet, la culture-tête des Russes apparaît plutôt comme une culture-coeur parce que, si je peux me permettre l'expression prosaïque, le Russe a le coeur dans la tête. Chez lui, le coeur agit si fort qu'il agit vers la tête, qu'il traverse toute l'intelligence, qu'il pénètre tout. L'action du coeur sur la tête, sur les concepts, les idées, structure toute la culture de l'est européen.

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10023 - Que les Européens du centre, à leur tour, ne m'en veuillent pas, mais la caractéristique essentielle de l'ensemble de la culture d'Europe centrale est que, chez eux, la tête tombe continuellement dans la poitrine, et que le ventre ou les extrémités sont constamment attirés vers le coeur. C'est pour­quoi l'Européen du centre s'en sort si terriblement mal, parce qu'en réalité il ne se situe ni à un bout ni à un autre. Je vous ai décrit cela en vous disant qu'auprès du gardien du seuil, l'Européen du centre fait notamment l'ex­périence de l'hésitation, du doute, de l'insécurité.

10024 - Et que les Européens de l'ouest, eux non plus, ne se formalisent pas, car — vous devinez déjà ce qui reste à présent — leur culture est surtout une culture du bas-ventre, des muscles. Et ce qui est curieux, c'est que tout ce qui provient de la culture des muscles, dans la nature du peuple naturelle­ment, pas dans l'individu, agit aussi intensément dans la tête. De là, le caractère instinctif de l'intelligence, de là aussi le fait que c'est là-bas que naquit la culture musculaire au sens moderne de la vie, le sport, etc. Vous pouvez en trouver confirmation partout dans la vie extérieure, si seule­ment vous avez la volonté d'étudier réellement les choses sans préjugés. Seule la science spirituelle d'orientation anthroposophique vous donnera un fil conducteur. Chez le Russe, le coeur monte dans la tête, chez les anglophones c'est le bas-ventre qui monte à la tête; mais la tête agit en retour sur lui et le dirige. Il est très important de considérer ces choses. Point n'est besoin de toujours les exprimer de manière aussi radicale, comme nous le faisons entre nous, mais nous nous comprenons, bien entendu, car il va sans dire que nous sommes bienveillants entre nous jus­qu'à un certain point et savons prendre ces choses de manière objective, sans sympathie ni antipathie.

10025 - Vous voyez qu'il faut considérer l'homme tripartite, qu'il faut vraiment savoir que l'homme est construit d'après le modèle de la trinité, si l'on veut aussi étudier les différenciations sur les plans de la physiologie et de la psy­chologie. Et c'est bien ce qui est essentiel, que les hommes n'aient pas seu­lement, comme le dit le pasteur, de l'intérêt les uns pour les autres, mais que le véritable intérêt d'être humain à être humain règne. Or celui-ci ne peut se fonder que sur le discernement. C'est une abstraction creuse que de dire : J'aime tous les hommes. Aborder l'être humain, donc également les communautés humaines, avec compréhension est nécessaire si l'on veut acquérir un jugement sur celles-ci, ainsi que sur leur structure sociale. Mais cela n'est possible qu'en partant de la nature tripartite de l'être humain. Si on ne sait pas — ne vous méprenez pas sur ce que je dis — quelle est la partie du corps qui prédomine dans une communauté humaine, on

ne peut pas connaître l'homme. Il faut de quelque manière un fil conduc­teur pour parvenir à un certain discernement, sans quoi on mélange tout pêle-mêle. Voilà ce qui importe. C'est pourquoi la science spirituelle d'orientation anthroposophique tient compte de la réalité. C'est pourquoi aussi elle est souvent désagréable aux hommes. Car, en raison de certains préjugés, ceux-ci ne veulent pas qu'on les perce à jour. Dans la vie privée, cela leur est même horriblement désagréable, et l'on peut presque dire que, sur dix personnes ainsi devinées, neuf deviendront des ennemis; elles le deviendront d'une manière ou d'une autre; certaines peut-être incons­ciemment, mais elles le deviendront. Les hommes n'aiment pas être percés à jour, même si c'est à la lumière de ce qui est communiqué ici et doit ser­vir l'élévation de l'amour sur la Terre. L'amour humain abstrait, j'ai sou­vent fait cette comparaison, est comme l'amour que le poêle doit dévelop­per par sa chaleur. Si on lui dit : tu es un poêle, il est donc de ton devoir de poêle de chauffer la pièce, et qu'on n'allume pas le feu, toute exhortation morale sera vaine. Il en est de même pour les sermons du dimanche après-midi. On peut prêcher l'amour et encore l'amour autant que l'on veut, si on ne donne pas le combustible, ce par quoi les hommes et leurs commu­nautés seront reconnus, ces prêches n'ont aucune valeur.

10026 - Vous voyez dans quel sens nous pouvons concevoir la science spiri­tuelle anthroposophique comme le combustible nécessaire au véritable intérêt entre les hommes, au juste développement de l'amour entre les hommes. Même les faits historiques importants qui sont à la base des impulsions sociales actuelles — je les ai développés devant vous en tant que symptomatologie il y a quelque temps — ne doivent entrer dans le discer­nement humain qu'à partir du point de vue d'une conception de la réalité.

10027 - Si nous considérons ce que nous avons déjà dit au sujet des différences entre les mondes occidental, central et oriental, et qui traverse à présent vos âmes de manière encore plus riche, si vous portez désormais un regard vraiment compréhensif sur ces mondes, vous vous poserez tout de même une question : D'où vient donc, hormis ce qui a déjà été dit, que par exemple l'intelligence russe veuille se garder pour des temps à venir? Il faut une force plus importante pour préserver l'intelligence de l'assaut des instincts en quelque sorte, que pour exercer l'intelligence innée, ins­tinctive. La force nécessaire est plus importante. Â cela pourvoient, si je puis dire, certaines dispositions dans l'évolution de l'humanité occiden­tale. Prenez seulement le fait que la Russie fut à bien des égards tenue à l'écart des courants culturels qui se sont développés en Occident. J'ai déjà caractérisé cette stagnation de l'est dans une époque de culture antérieure,

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à partir d'un autre point de vue. Prenez par exemple le schisme qui eut lieu au Ixe siècle et prit fin au xe. Souvenez-vous qu'une forme antérieure du christianisme fut repoussée vers ces régions où elle resta stationnaire, conservatrice. Une certaine forme du christianisme des premiers siècles s'est donc conservée à l'est. L'Occident, lui, a entre-temps continué à déve­lopper son christianisme. C'est une chose. D'autre part, l'est connut l'in­fluence des Tartares venus d'Asie, une influence qui fut poussée en avant, venant donc de sa propre partie orientale. Mais ceci n'est que l'expression de ce que sur la terre russe, des forces humaines antérieures, refoulées de l'ouest, continuaient de vivre, qui prirent en elles les forces humaines venant d'Asie dans, je dirais, un état plus juvénile que l'humanité d'Europe occidentale (5).

10028 - Prenez par exemple la culture d'Europe centrale dans sa dépendance par rapport au protestantisme. Cette dépendance est plus grande qu'on ne le pense habituellement. Au fond, toute la culture du centre de l'Europe est configurée par l'impulsion du protestantisme, non pas par telle ou telle confession, mais bien par l'impulsion du protestantisme, ce dernier n'étant lui aussi qu'un symptôme pour qui observe les choses d'un point de vue supérieur. L'essentiel est l'impulsion spirituelle qui agissait dans le protes­tantisme. Toute la science, telle qu'elle est pratiquée dans ces régions, la forme même qu'elle revêt, est en réalité influencée par le protestantisme, sans lequel la culture du centre de l'Europe n'est pas pensable. Ce qui est particulièrement prédominant à un endroit existe ailleurs d'une autre façon, dans un autre rapport à la vie, comme je viens de le montrer à pro­pos des missions sociales de l'anthroposophie qu'il faut même appliquer de manière différenciée. En Europe centrale, le protestantisme a plus volontiers, dirais-je, incité l'être humain à s'appuyer sur sa nature intelli­gente. L'intelligence de ces populations, dont nous avons vu qu'elle doit être acquise, est bien liée au protestantisme. L'action catholique qui s'est élevée contre ce dernier est elle-même protestante, si on l'observe correc­tement — sauf, bien sûr, lorsqu'elle vient du jésuitisme qui, lui, a arrêté consciemment l'élan amené par le protestantisme. Mais l'impulsion vivant dans le protestantisme agit, je dirais, dans toute sa pureté en Europe cen­trale. Comment a-t-elle agi en Europe occidentale ? Étudiez les rapports historiques en vous appuyant sur l'étude des symptômes, vous trouverez ceci : en Europe occidentale et en Amérique, le protestantisme agit de telle manière qu'il correspond, comme une évidence, à l'instinct intelligent inné qui vit même davantage dans la vie politique que dans la vie religieuse. Il agit de façon tout à fait naturelle. Il pénètre toute chose, il n'a pas besoin

d'avoir un caractère spécifique, même si des coeurs réformateurs se sont enflammés ici ou là. Il n'a pas besoin d'en appeler à une Réforme, comme celle qui bouleversa l'Europe centrale. À l'ouest, il est là tout naturelle­ment. On pourrait dire que l'homme moderne occidental est né protes­tant, tandis que l'Européen du centre discute en tant que protestant, car le protestantisme suscite justement les débats sur les choses intelligentes. Là, ce n'est pas inné. Le Russe, quant à lui, refuse le protestantisme. En sa qua­lité de Russe, il ne veut ni ne peut y adhérer. La nature russe et le protes­tantisme sont incompatibles.

10029 - Ce que je vous dis là ne s'exprime pas seulement dans l'appréhension de la confession religieuse, mais aussi dans la réception de toute impulsion culturelle. Prenez par exemple le marxisme dans les pays occidentaux. Dans ces pays, il est reçu à priori comme une protestation contre les anciennes conditions de propriété, etc. Dans les pays du centre, on discute beaucoup à ce sujet, on se querelle, on doute, et, entre autres, de nom­breuses paroles inutiles y sont prononcées. Cela correspond au caractère de ces populations. En Europe de l'est, le marxisme revêt des formes sin­gulières. On s'attache tout d'abord à le modifier tout à fait, il est, à vrai dire, entièrement imprégné et coloré par l'orthodoxie russe. Il porte, non dans ses idées, mais dans la manière dont le Russe lui-même se positionne à son égard, l'empreinte de la foi orthodoxe.

10030 - Ceci, simplement pour vous rendre attentifs au fait qu'il est nécessaire d'aller au-delà des choses extérieures pour regarder l'intérieur. Vous apprendrez beaucoup si, pour les choses les plus diverses de la vie, vous prenez l'habitude de vous dire : Les mots, tels que nous les employons aujourd'hui, sont déjà pour la plupart de la monnaie usée. Ce qu'on pense aujourd'hui selon l'usage du langage ne correspond en fait jamais exacte­ment à la réalité. Partout, il nous faut aller voir au-dedans des choses. Je dirais que le protestantisme tel qu'on le définit ordinairement d'après les habitudes de pensée actuelles, ne dit plus rien qui soit conforme à la réalité. Mais il faut l'envisager de manière à pouvoir dire également : Tel qu'il se manifeste dans le marxisme, ou si vous voulez dans la politique, ou même dans la science, là, il nous donne ce qui correspond à la réalité. Il est aujourd'hui absolument nécessaire de chercher à dépasser les formes trompeuses des mots et des concepts, pour appréhender la réalité de façon vivante. Tout dépend de cela, et surtout la juste interprétation de l'impul­sion la plus importante du présent, de l'impulsion sociale. De cela dépend aussi la juste analyse des événements de notre temps. Et c'est parce que les hommes ne sont pas du tout habitués à regarder la réalité, parce qu'ils sont

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complètement éloignés des représentations qui lui sont conformes, qu'ils portent de faux jugements sur les événements. Ils posent toujours la ques­tion de la responsabilité, de l'innocence à propos des dernières catas­trophes liées à la guerre, bien que cette question, en tant que telle, n'ait pas le moindre sens. C'est pourquoi je vous ai exposé, il y a longtemps déjà (6), comment les choses étaient au fond contenues dans les impulsions univer­selles. De même que la carte (7) que j'ai dessinée devant vous est actuelle­ment en cours de réalisation, de même les autres choses le sont aussi. Elles se réalisent, elles se réaliseront exactement de la manière que j'ai décrite ici. Il faut avoir le sens de ce qui est réel et ne pas s'arrêter à l'enveloppe des mots. Celle-ci doit souvent être employée pour caractériser les choses, mais il ne faut pas s'y attacher. Lorsqu'on voit la réalité, on doit donc comprendre le jugement que portent actuellement les pays de l'Entente et les Américains sur les pays du centre, également à partir du point de vue de cette réalité. Je l'ai déjà dit : Lorsque la guerre commença, j'ai entendu de tous côtés qu'on critiquait foncièrement ce que les pays du centre avaient fait. En revanche, l'actuelle politique de puissance qui est pourtant par trop évidente est beaucoup moins critiquée par ceux-là même qui cri­tiquèrent sévèrement à l'époque, alors qu'ils auraient suffisamment de motifs pour cela. Je crois n'avoir jamais pris parti pour personne, mais avoir simplement caractérisé des situations. Je n'ai donc aucune obligation de défendre de quelque manière que ce soit des personnalités dont l'exis­tence sans masque s'est révélée avec le temps. Mais, que l'adoration sans borne vouée à Wilson par exemple, et à tout ce qui gravite autour, soit moins de l'ordre de l'inclination humaine pour l'idolâtrie que le culte de Ludendorff (8), qui s'est développé dans les pays du centre et relève certes de la psychiatrie sociale, c'est tout de même une chose qui doit être soi­gneusement tranchée et à propos de laquelle on ne peut parler de façon superficielle.

10031 - J'ai déjà dit ici, à partir d'un autre point de vue, que lorsqu'un être humain peste contre un autre, dit du mal de lui, la faute n'en revient pas toujours, ce n'est même que très rare, à celui qui est visé. Bien sûr, il se peut aussi qu'il soit méchant, mais cela, cette méchanceté en lui, est, pour l'ob­servateur objectif de la réalité, la raison la plus insignifiante des injures en question. Le plus souvent, la vraie raison est le besoin d'insulter. Et ce besoin se cherche un objet, il veut se soulager. Il cherche aussi à donner à ses idées une telle tournure, que celles-ci semblent naître de manière justi­fiée de l'âme de celui qui insulte. Il en est souvent ainsi dans les relations entre individus. Mais à grande échelle, dans le monde, il n'en va pas non

plus autrement. Il faut seulement voir que là, les raisons sont aussi plus profondes. Voyez-vous, il est tout à fait compréhensible et naturel que, dans les pays de l'Entente et en Amérique, les gens condamnent non seu­lement les individus au pouvoir, mais aussi la population, des pays du centre, et disent toutes sortes de choses en ce sens. On peut le comprendre, car quel effet aurait leur politique du moment, s'ils affirmaient : Ces gens des pays du centre ne sont pas si mauvais, dans le fond il leur suffirait de développer leurs bons côtés pour que tout aille bien entre nous ? Parler ainsi cadrerait peu avec la politique qu'ils pratiquent. Il faut dire dans le monde ce qui vous justifie. Mais si je dis qu'il faut savoir comment les choses naissent de la réalité, j'ai alors une conception plus profonde. Il est parfaitement évident que l'ensemble de l'opinion publique des pays de l'Entente n'exprime pas ces choses parce qu'elles sont vraies, mais pour justifier son comportement. Bien souvent, lorsqu'on invective quelqu'un, on ne le fait pas parce que la victime est comme ceci ou comme cela, mais parce qu'on éprouve le besoin d'insulter et qu'on veut le soulager. Il s'agit vraiment de considérer les choses autrement qu'à notre habitude. C'est cela qui importe. Saisir la science spirituelle au plus profond de son âme est sous bien des rapports encore tout autre chose que ce que se représentent de nombreuses personnes affirmant même appartenir au mouvement anthroposophique.

10032 - Vu de l'extérieur, de manière abstraite, et nous arrivons là à un autre chapitre, on pourrait croire que le socialisme actuel, les exigences sociales du présent proviennent d'impulsions sociales. J'ai caractérisé récemment comment l'être humain oscille entre les pulsions ou instincts sociaux et antisociaux. Qui cultive des pensées abstraites considérera comme tout à fait évident le fait que, de nos jours, le prolétaire moderne, qui a une ambi­tion sociale, soit né du social, car il est d'usage, n'est-ce pas, de définir le sociale à partir du social. Mais cela n'est pas vrai. Quiconque observe le socialisme prolétarien actuel conformément à sa réalité sait que le socia­lisme, qui apparaît aujourd'hui sous la forme du marxisme, est un phéno­mène antisocial. Il naît des impulsions antisociales. C'est la différence entre des définitions abstraites, entre un penser abstrait et un penser conforme à la réalité. Qu'est-ce qui anime les hommes qui, aujourd'hui, veulent réaliser le socialisme dans le sens indiqué ici ? Sont-ce par hasard des instincts sociaux ? Non, ce sont des instincts antisociaux ! Je l'ai même montré hier en prenant une donnée extérieure, la forme même de la for­mule de base : «Prolétaires de tous les pays, unissez-vous! ». Cela veut dire : Ressentez la haine pour les autres classes afin de sentir le lien qui

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vous unit! Vous avez là l'une des impulsions antisociales. Et on pourrait en citer ainsi à l'infini en étudiant la psychologie sociale de l'époque présente. C'est la différence entre le nouveau mode de penser qui se développe, doit se développer, et que la science spirituelle d'orientation anthroposophique doit encourager, et ce qui correspond aujourd'hui aux habitudes de pensée courantes.

10033 - Si le point de vue anthroposophique sur la question sociale rencontre tant d'opposition, c'est aussi parce que les gens ne peuvent pas penser conformément à la réalité, parce que surtout ils ne peuvent pas penser de manière différenciée et croient même souvent, lorsque quelqu'un y par­vient, qu'il se contredit lui-même.

10034 - D'importantes questions du moment ne peuvent être résolues que grâce à un penser conforme à la réalité. J'en citerai une qui se rattache à ce dont nous avons déjà parlé. J'ai dit : Ce qui hante particulièrement les esprits des prolétaires, ce qui constitue le principe meneur de leur mouve­ment, c'est qu'à l'ancien esclavage s'est substitué l'asservissement par le travail, dans la mesure où dans la structure sociale actuelle le travail est une marchandise. J'ai insisté hier sur le fait que la tâche du penser social consiste justement à séparer la marchandise de la force du travail. La struc­ture sociale ternaire dont j'ai parlé renferme déjà l'impulsion qui l'en sépa­rera. Car elle n'entraînera pas des conséquences logiques, mais les consé­quences de la réalité qui correspondent aussi à la réalité intuitionniste (Anschau u ngswirklichkeit).

10035 - Une autre question brûlante s'ajoute à celle-ci. Vous savez qu'une des exigences fondamentales du matérialiste prolétarien à connotation marxiste est la socialisation des moyens de production, qui doivent donc devenir propriété collective. Ce ne serait là qu'un début, la socialisation des terres, etc., devant suivre. Vous savez aussi, d'après ce que je vous ai exposé, que la nationalisation, ou plutôt, la collectivisation des moyens de production et des terres est inscrite au programme de la république soviétique de Russie. Cela nous amène à la question sous-jacente la plus importante de notre époque dans le domaine social. On peut la formuler ainsi : Si l'on considère les pays du centre et ceux de l'est, l'intervention sociale dans la culture ou le chaos actuels doit-elle faire qu'il y ait toujours davantage d'individus pro­priétaires, possesseurs, ou que la communauté devienne propriétaire ? Vous comprenez ce que je veux dire. Est-ce qu'un maximum d'individus doit posséder des biens, ou bien, pour éviter les injustices, tout ce qui peut être possédé, la terre, les moyens de production, etc., doit-il devenir propriété collective? C'est une question sous-jacente très importante. La tendance

du penser prolétarien est aujourd'hui de confier tous les biens à la collec­tivité. Mais, par rapport aux impulsions sociales les plus importantes, le fait qu'un individu, une association ou la communauté soit propriétaire ne fait aucune différence. La collectivité — pour qui peut étudier la réalité, cela se trouve confirmé — ne sera ni pire ni meilleur patron que l'individu. Cela réside simplement dans la nature des faits, comme une loi naturelle, mais on ne s'en rend pas compte. C'est pourquoi on est dans l'erreur. Car la question est celle-ci : Faut-il que tous les hommes deviennent proprié­taires? Cela serait possible si il n'y avait pas de propriété collective (je ne peux développer plus avant la réalisation technique, mais elle est tout à fait applicable), mais que, selon les opportunités offertes sur un territoire quel­conque, chaque individu fût propriétaire de manière équitable. Tous doi­vent-ils devenir propriétaires, ou bien est-ce que, comme le veut la pensée prolétarienne actuelle, tous doivent devenir prolétaires ? Voilà l'alterna­tive. La pensée prolétarienne veut faire de tous les hommes des prolétaires, dont la collectivité serait l'unique patron. Or, lorsqu'on peut saisir la réa­lité, c'est le contraire qui advient. Car il ne sera jamais possible de parvenir à la structure sociale ternaire en faisant de tous les hommes des prolétaires. La tendance de la structure tripartite, à laquelle il faut arriver, est la liberté de l'individu sur les plans corporel, psychique et spirituel. On ne peut y arriver si tous les hommes sont prolétaires; mais chaque homme peut y parvenir si tous ont une base de propriété.

10036 - Il faut en second lieu arriver à réguler les rapports de sorte que tous soient égaux devant la loi, devant la constitution, le gouvernement en général. Liberté sur le chemin spirituel, égalité, disons, dans l'État, si nous voulons garder cette appellation pour l'un des trois domaines, et fraternité pour ce qui est de la vie économique. Je connais des livres pleins d'esprits qui soulignent à juste titre que ces trois idées «liberté, égalité, fraternité» se contredisent. Bon, l'égalité contredit incontestablement la liberté; de brillants écrivains l'ont exprimé dès 1848, et même auparavant, et c'est tout à fait exact. Lorsqu'on jette tout pêle-mêle, les choses se contredisent. Liberté dans le domaine spirituel, juridique, celui de la religion, de l'ensei­gnement, de la jurisprudence; égalité dans le domaine de l'administration du gouvernement, de la sécurité; fraternité dans le domaine économique. Dans ce dernier se situe la propriété, qui demande seulement à l'avenir à être gérée de manière adéquate; dans le domaine de la sécurité et de l'ad­ministration se situe le droit, et dans celui de la vie spirituelle et juridique, la liberté. Lorsque les choses sont réparties sur le modèle de la trinité, elles ne se contredisent pas. Car ce qui se contredit dans les pensées est

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conforme à la réalité, justement parce que dans la réalité les choses appar­tiennent à des domaines différents. La pensée a du mal à avancer dans les contradictions, cependant que la réalité vit dans les contradictions. Or on ne peut pas saisir la réalité si on ne saisit pas les contradictions, si dans ses pensées on ne peut les suivre. Vous voyez que la science spirituelle d'orien­tation anthroposophique, telle qu'elle est entendue ici, a vraiment des choses à dire sur les questions les plus importantes de notre époque. Certains d'entre vous comprendront peut-être cela quand même et ver­ront aussi que la manière dont on devrait penser au sujet de cette science spirituelle devrait au fond être influencée par la conscience de sa position face aux exigences les plus importantes de l'époque.

10037 - Cela est intimement lié à la manière dont je dois par exemple me repré­senter personnellement comment doit se positionner cette science anthroposophique, ou son représentant, dans la vie culturelle actuelle. Naturellement, nos contemporains n'arriveront pas d'un coup à voir ces choses de manière juste. N'allez pas croire, et ceux qui me connaissent ne le croiront certainement pas, que lorsque je caractérise ces choses, cela soit pure sottise ou bien encore vanité personnelle. La nécessité des faits m'oblige continuellement à caractériser, dans un sens ou dans l'autre. Il en est vraiment ainsi, et je vous ai montré en diverses occasions que je ne suis pas enclin à surestimer ce que je peux et ce que je veux. Je connais les limites et je sais bien des choses dont peut-être on ne se doute pas que je les sais. Mais justement pour ceux qui peuvent me juger un peu en ce sens, il m'est peut-être permis de dire — si je peux employer l'expression, elle ne convient pas exactement, mais il n'y en a pas d'autre — que «j'appelle une chose de tous mes voeux». Il s'agit d'une certaine distinction entre ce qui est voulu ici et tout ce avec quoi on le confond très fréquemment. Combien y a-t-il de gens aujourd'hui encore qui voient ici ou là telle ou telle société occulte, ou prétendant l'être, et n'accepteront pas la dis­tinction que la saine raison humaine permet de faire entre ces sociétés et ce qu'on peut trouver ici ! Car, même si nous sommes loin d'atteindre la per­fection, nous nous efforçons ici de vraiment tenir compte de la conscience de l'époque. Allez donc voir comment tous ces mouvements, que l'on considère comme occultes ou analogues, tiennent compte de la conscience de l'époque. Tous ces francs-maçons avec leurs grades traditionnels et leurs hauts grades, ainsi que toutes les communautés religieuses les plus diverses, vivent encore dans le passé, si bien qu'ils ne sont pas en mesure de vraiment prendre en compte la conscience moderne. Où parle-t-on donc des fondements que l'on trouve dans ces choses ? Où parle-t-on des

questions brûlantes du présent d'une manière résolument moderne, adap­tée à la réalité ? Certes pas dans les rituels et préceptes de l'une ou l'autre maçonnerie ou communauté confessionnelle. On aimerait qu'une faculté de discernement se répande!

10038 - Certes, la tâche n'est pas rendue facile, je l'avoue, car pour les raisons historiques que je vous ai décrites, la Société dont il s'agit ici a été confon­due au début avec la Société théosophique, ou même toutes sortes d'autres sociétés. Vu de l'extérieur, ce fut peut-être une erreur; sur le plan kar­mique, cela était justifié. Il eût été plus intelligent de fonder cette Société anthroposophique sans aucune sorte de lien avec d'autres sociétés, afin qu'elle ne compte que sur elle-même. Certes, vu de l'extérieur, c'eût été plus judicieux, car toute la bourgeoisie philistine de la Société théoso­phique, toute cette antiquaille, n'y aurait pas pénétré. Bien sûr, elle n'a pas pénétré l'anthroposophie, mais le fonctionnement de la Société sous bien des rapports. Si l'anthroposophie vivait de façon juste dans notre Société, ce qu'elle ne fait justement pas, cette Société pourrait déjà, du moins dans un certain sens, être le modèle d'un tiers de la structure sociale que recherche l'anthroposophie même, le tiers culturel, comprenant aussi l'as­pect juridique. Car le droit qui en réalité devrait régner entre les anthro­posophes, d'individu à individu, devrait être une chose entendue. Lorsque l'un d'entre nous va se plaindre de l'autre à l'extérieur, d'une manière ou d'une autre, je ressens toujours cela comme une rupture des plus nettes avec ce qui doit se développer entre nous. La conscience du droit, tel qu'il est admis dans une des trois parties de la structure sociale, doit se dévelop­per également chez nous. Mais il faudra encore beaucoup de temps pour que cette Société anthroposophique contienne véritablement ce qu'elle pourrait contenir selon les véritables impulsions de l'anthroposophie.